Une app qu’on ne mesure pas se pilote à l’aveugle. On veut savoir quels écrans servent vraiment, où les nouveaux utilisateurs décrochent, si la fonction qui a coûté trois semaines est utilisée. La réponse habituelle consiste à ajouter un outil de statistiques en quelques lignes. C’est souvent là que les problèmes commencent : ces outils envoient par défaut bien plus que ce dont on a besoin, et la loi européenne est plus stricte qu’on ne le croit, surtout en Belgique.
La règle ne parle pas que de cookies
Le texte de référence est la directive européenne « vie privée et communications électroniques », dite ePrivacy. Son article 5, paragraphe 3, n’autorise le stockage d’informations sur l’appareil d’un utilisateur, ou l’accès à des informations qui s’y trouvent déjà, qu’avec son accord, sauf si c’est strictement nécessaire pour transmettre une communication ou pour fournir un service qu’il a expressément demandé.
On l’associe aux bandeaux cookies des sites web, mais elle vaut aussi pour les apps. Le Comité européen de la protection des données l’a précisé dans ses lignes directrices adoptées en octobre 2024 : les smartphones sont des équipements terminaux, une bibliothèque de code intégrée à l’app qui fait remonter des informations déclenche la règle, et la collecte d’un identifiant unique dans une application mobile constitue un accès à l’appareil. Le projet de règlement qui devait remplacer cette directive a été abandonné par la Commission en 2025 : c’est donc bien elle qui s’applique.
En Belgique, pas d’exemption pour les statistiques
C’est le point que beaucoup d’entreprises belges ignorent. En France, la CNIL admet que certaines mesures d’audience se passent de consentement, à des conditions strictes : une finalité limitée à la mesure d’audience, aucun croisement avec d’autres données, un outil propre à un seul éditeur, une adresse IP tronquée et une durée de vie limitée à 13 mois. L’Autorité de protection des données belge ne prévoit pas cette souplesse. Elle écrit qu’un cookie à des fins analytiques ne répond en principe pas aux conditions d’exemption, et précise que ses règles s’adressent aux responsables de sites web comme d’applications mobiles.
En pratique, une app belge qui dépose ou lit un identifiant sur le téléphone pour ses statistiques doit, en principe, demander l’accord de la personne. Des propositions européennes en discussion pourraient assouplir les règles pour la mesure d’audience, mais rien n’est adopté à ce jour.
Anonyme ou pseudonyme, ce n’est pas pareil
Le second malentendu concerne le mot « anonyme ». Le RGPD ne s’applique pas aux informations réellement anonymes. Mais son considérant 26 est clair : des données pseudonymisées, qui pourraient être rattachées à une personne grâce à des informations supplémentaires, restent des données concernant une personne identifiable. Un identifiant aléatoire attribué à chaque téléphone, sans nom ni adresse e-mail, n’est donc pas anonyme : il permet de suivre une même personne d’une session à l’autre.
La Cour de justice de l’Union européenne a nuancé ce point en septembre 2025 : des données pseudonymisées ne sont pas forcément des données personnelles pour tout le monde, par exemple pour un destinataire qui n’a aucun moyen de réidentifier les personnes. En revanche, pour celui qui collecte les données et détient la clé, elles le restent. Pour l’éditeur d’une app, la conclusion pratique ne change pas.
La meilleure donnée à protéger reste celle qu’on n’a jamais collectée.
Ce que les stores vous demandent de déclarer
Apple et Google ajoutent leur propre couche de transparence, affichée sur la fiche de l’app. Chez Apple, il faut déclarer tout ce que l’app collecte, y compris ce que collectent les outils tiers qu’elle intègre : statistiques, publicité, bibliothèques externes. Une donnée traitée uniquement sur l’appareil n’est pas considérée comme collectée. Pour qu’une donnée soit « non liée » à la personne, Apple exige qu’elle soit débarrassée de tout identifiant direct avant la collecte, et qu’on ne cherche jamais à la relier ensuite à une identité. Le « suivi », qui impose la fenêtre de demande d’autorisation d’iOS, désigne le croisement de vos données avec celles d’autres entreprises à des fins publicitaires, ou leur partage avec un courtier en données.
Google Play impose un formulaire équivalent, la section « Sécurité des données », obligatoire pour toute app publiée. Là aussi, ce qui reste sur l’appareil n’est pas une collecte, et le transfert de données entièrement anonymisées n’est pas un partage. Dans les deux cas, c’est vous qui répondez, et vous êtes responsable de l’exactitude des réponses, y compris pour le code que vous n’avez pas écrit.
Mesurer sans espionner, concrètement
Rien de tout cela n’interdit de mesurer. Cela oblige à mesurer avec méthode. Les principes que nous appliquons sur nos propres produits :
- Décider d’abord des questions : chaque événement mesuré doit répondre à une question produit précise. Le reste ne part pas.
- Mesurer des gestes, pas du contenu : « un livre a été ouvert », jamais son titre ; « une recherche a eu lieu », jamais ce qui a été tapé.
- Préférer les compteurs aux profils : le nombre de personnes qui finissent l’accueil répond à la plupart des questions, sans reconstituer le parcours de chacun.
- Choisir un outil qui ne revend rien et dont les données restent dans l’Union européenne, puis lire ce qu’il collecte par défaut.
- Laisser la main à l’utilisateur : demander son accord quand la loi l’exige, et dans tous les cas un interrupteur clair dans les réglages.
Ce n’est pas un avis juridique : pour un cas précis, un juriste reste la bonne personne, et les règles dépendent du pays où vivent vos utilisateurs. C’est en revanche un sujet à poser dès le cadrage d’un produit, parce qu’une mesure pensée au départ coûte peu, et qu’un outil mal choisi se retire difficilement. C’est un travail que nous menons en ingénierie produit, au même titre que les obligations qui pèsent sur les apps sociales. Parlons de ce que vous voulez mesurer : nous vous aiderons à le savoir sans en collecter davantage.